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Etre né quelque part


La Goulette, en février 1958. Jeannette et Félix se marient 💌

                                  ◇♧♡◇♧♡◇♧♡◇♧♡◇♧♡

Je suis née à La Goulette en  Tunisie le 11 juillet 1959.  Les tunisiens avaient gagné leur indépendance en 1956 et la gentille cohabitation entre les différentes communautés commençait à se briser. La vie insouciante c'était avant... J’aurais pu grandir à deux pas de la plage avec Jeanne et Félix, mes parents. J'aurais dû, mais les "événements" en Afrique du Nord ont changé le cours de nos vies. Il a fallu fuir, traverser la Méditerranée, changer de vie, sortir de sa routine dans l'espoir d'un avenir meilleur. Partir sans rien emporter, ou si peu... Voilà ce que l’Histoire des hommes qui jouent à la guerre leur a imposé. Bien sûr je n'ai aucun souvenir de ce grand chambardement. J'étais trop petite. Moi c'est comme si j'étais née à Marseille. J'étais un bébé de cinq mois. Mes parents ont vraiment eu du courage. Ils ont débarqué en France, le pays qui était sensé être le leur, sans l'être tout à fait. Mes chers parents, j'ai beaucoup d'admiration pour vous. Partir n’a pas été votre choix mais une nécessité vitale. Ce déracinement a été très difficile pour vous tous, mais surtout pour les anciens. Au final, vos efforts n’ont pas été vains. Tout ça grâce à votre incroyable famille, votre énergie et votre positivité. Chez eux,  on ne laisse tomber personne. Un dans la merde, tous dans la merde. Ça paraît stupide mais non, c'est dans notre ADN!


Sur le balcon du boulevard Chave Marseille ♡

Demoiselle d’honneur pour le mariage de Gilda et Lucien 






La 1ère page du "journal" de ma mère retrouvé très récemment 


Le Vieux-Port de Marseille, notre nouveau "chez nous"

 


Papa devant la Boutique 


Vous avez choisi Marseille, quelle bonne idée! Vous êtes devenus marseillais, car,  voyez-vous on devient marseillais. Qu'on y soit né ou pas, Marseille vous adopte. Ici on accueille, on recueille, on ne chasse pas les migrants on les bichonne. Oui, nous étions les migrants des années 60! Soyons honnêtes, ça n’a pas été rose tous les jours. Ne nous souvenons que les belles choses! Vivre à Marseille, ville métissée entre Orient et Occident, s’habituer aux us et coutumes des marseillais, ce fut quand même difficile. Mon père avait 26 ans et ma mère 20 ans. Ils ont posé leurs valises et se sont adaptés. Il fallait bien. 

Les AGIUS: A Marseille vous avez troqué les voitures contre les bateaux. Vous avez commencé à réparer les moteurs des chalutiers du Vieux Port et entretenu toute la flottille des bateaux du Château d'If. Ceux-ci tombaient souvent  en panne donc beaucoup de travail pour vous trois. Ensuite, vous avez acheté les murs de cet atelier, rue Fort-Notre-Dame.  Tout votre argent y est passé. Enfin, à force d'un travail acharné, vous êtes devenus les champions du monde des treuils, les engins qui  hissent les filets de pêche hors de l'eau. Des stars sur le quai du port, sur le quai de Rive-Neuve, jusqu'à l’anse du Pharo où votre compatriote BORG charpentier de marine faisait déjà des barquettes. Lui aussi était ’origine maltaise et migrant de Sousse en Tunisie. 

Mon père était le seul mécanicien qui circulait à mobylette. Il était plus rapide que l’éclair 🔝Il trouvait plus pratique de rouler à deux roues qu'avec la voiture de la société et  gagnait beaucoup de temps pour aller chercher le matériel dont il avait besoin pour travailler ou pour dépanner sur place un client qui était en panne. C’était déjà le bazar sur les routes. 

 


Les deux frères au boulot 







Ils étaient trois puis quatre à travailler ensemble. Vincent le patriarche, né en 1901, Joseph l’aîné de la fratrie né en 1931, Félix, mon père, né en 1933 et plus tard mon cousin Vincent (de 1955) qui les a rejoints plus tard.  Quatre AGIUS, quatre vrais maltais au tempérament de feu ça faisait souvent des étincelles! Le niveau sonore dans leur atelier était très élevé! Nous les enfants, n'avons jamais eu conscience de ce que représentait pour nos parents et surtout nos grands-parents ce changement radical de vie, cette aventure géographique et professionnelle. Nous savions seulement qu'on nous appelait les Pieds-Noirs, que chez nous on parlait le sicilien, que nos parents avaient un accent qui faisait sourire, d'ailleurs pas très gentiment. Que nos menus n'étaient pas tout à fait les mêmes que ceux de nos copains d'école. C'est tout. On ne se posait pas trop de questions. On vivait notre vie d'enfants. Parlons maintenant ECOLE. Je n'ai jamais eu à me forcer pour bien travailler. J'étais première ou deuxième de la classe, sans me la raconter, avec des parents qui n'ont jamais eu seulement l'idée de rencontrer la maîtresse ou le maître. J'étais la petite fille modèle, travailleuse et discrète. Oui oui! Ça a un peu changé. A l’école j'ai vite compris certaines choses. Je sentais que nous n’étions pas comme les autres, qu’on nous regardait de travers. Je sentais d’une manière insidieuse une forme de  racisme envers les pieds noirs. Nous étions français oui, mais seulement sur la carte d'identité...  Ces différences et cette discrimination ont éveillé en moi une vraie conscience politique. Ces origines que je faisais tout pour cacher à 10 ans, j'en suis tellement fière aujourd'hui. Mais quand tu es enfant tu n'as qu'une ambition, ressembler à tout le monde surtout ne pas te démarquer. J’ai été temoin de ces choses moches dans les quelques écoles que j'ai fréquentées. Des Caillols à l'Estaque, de Franconville à Soisy-sous-Montmorency, d'Enghien les Bains à Narbonne. J'en ai vu des choses,  des "vertes et des pas mûres" comme disait mon père. Des très belles et des pas jolies jolies. Quand tu es un minot, il ne faut pas te faire remarquer. Il faut t'habiller comme les autres sinon on te montre du doigt, ça craint. Et parfois ça peut aller plus loin, malheureusement... Ces sentiments de rejet ressentis par tous les "sans quelque chose" me sont familiers. J’ai vécu quelques situations de ce genre. On te rejette parce que tu es différente, parce que AGIUS ça sonne bizarre. A Malte AGIUS c'est l’équivalent de MARTIN en France. Et ça fait très mal.


1960 Sur le Vieux Port avec mon cousin Vincent 


J'avais 10 ans et cette mésaventure à l'école Eugène Cas, aux Chartreux, a laissé des traces dans mon coeur de petite fille. En CM2, fin juin, je suis première ex-equo avec Françoise Dubois, bonne copine de classe. Elle habitait au boulevard Chave, une très jolie maison de plain pied avec jardin. Je l'admirais énormément. Elle était très belle. De longs cheveux blonds, la peau très claire. Ses parents étaient "riches" enfin ils étaient surtout beaucoup plus riches que nous. On jouait tout le temps ensemble. La coutume voulait que le premier de chaque classe fut invité sur le Vieux Port chez Gaston Deferre, le maire de Marseille de l'époque, pour recevoir un prix, souvent un très beau livre. Le maître devait en choisir l'une des deux. 

Petite digression, j’adore les digressions 😉

Marie-Lise AGIUS, nom maltais si souvent écorché 

Françoise DUBOIS, joli petit nom français 

Aguisse, AgUis, A quoi? Epelez s'il vous plaît!"

A-G-I-U-S 

Vous pouvez comprendre pourquoi j’ai éprouvé un tel soulagement le jour de mon mariage. J’allais enfin avoir la PAIX. Depuis avril 1981, je m’appelle  Marie NOËL. Merci mon Dieu!!! 

Je n'y suis pas allée à la mairie. Tirage au sort ou choix du maître, je ne saurai jamais. Désolée Françoise,  tu n'y étais pour rien... Tu étais une fille très sympa et je t'aimais énormément. Je ne t'en ai jamais voulu. J'en voulais au maître, je trouvais ce choix tellement injustifié. Pour la première fois de ma jeune vie, j'ai été blessée, profondément. J’ai vu mes parents désolés, peinés pour moi. Ç'aurait été une telle fierté de voir leur fille de 10 ans à la mairie. Bon, en réfléchissant, Gaston Deferre.... ce n’était pas mon héros! 

J'ai reçu et je reçois encore beaucoup d'amour de ma famille. Je leur dois tout. Etre né quelque part, comme disait Maxime Le Forestier. Le lieu de ma naissance n'a qu'une importance relative. J'aurais pu naître à Marseille, en Sicile ou à Malte. Ce qui compte c'est qui l’on est et surtout d'où l’on vient. Moi je viens d'ailleurs. Je suis née en Tunisie mais je suis française, marseillaise, parisienne et peyriaquoise. Tout ça à la fois. Citoyenne du monde. Chez moi partout et nulle part. 


Je garde peu de souvenirs de ma petite enfance. J'ai en tête quelques images, celles des moments uniques qui font sourire quand on vieillit. Les grands-parents qui habitent avec nous au boulevard Chave, pépé Vincent et mémé Philippina. Le sicilien seule langue parlée entre les adultes et nous, les petits, mon frère et moi, qui répondions en français. Le canari prénommé François qui piaillait comme un malade dans sa petite cage en fer blanc; il piquait furieusement avec son bec un gros os de seiche que pépé lui avait accroché. C’est lui qui voulait un oiseau en cage, nous jamais! A l’époque les enfants n’avaient pas le droit de la ramener, et finalement c’était mieux! 

La télévision, objet de tous nos désirs, qui s'invitait à table et les hommes qui disaient "chut" dès qu'on osait prononcer une parole. Ma mère qui soufflait et pestait parce qu'elle en avait "ras le bol" de cette vie de merde, ce sont ses vraies paroles 😉 Les femmes qui partaient en expédition au marché de la rue Longue des Capucins pour faire des économies (des CONOMIES disait ma mémé Sicilenne). Et puis un jour, ils eurent enfin les moyens d'acheter deux appartements aux Chartreux. Un pour mon parrain, le frère de mon père et ses parents. Et un pour nous, restons groupés! 😄 Et oui, avant la création des maisons de retraite, les "vieux" vivaient avec leurs enfants. C'est la culture méditerranéenne, notre culture. On se serre les coudes et on prend soin des anciens. 

Voilà comment notre histoire familiale  a commencé. Nous étions les migrants des années soixante. Des immigrés invisibles, des francais nés en Tunisie. Géraldine Nakache en a parlé il y a peu de temps sur France Inter. Sa famille est comme la mienne mais leur pays c’était l’Algérie. 

Vous comprenez pourquoi, aujourd’hui, nous avons de la compassion pour les africains qui fuient la misère? Et pourquoi le RN nous donne la NAUSÉE?  Comment pourrait-il en être autrement? Nous comprenons du fond de nos cœurs meurtris tous les humains qui vivent "en enfer" 

Les regards malveillants, les moqueries à cause de nos différences, nous les avons vécus. Nous n’avons RIEN OUBLIÉ. 

Nous avons traversé la Méditerranée pour vivre une vie meilleure et nous avons réussi 🙏🏼🙏🏼🙏🏼


Je dédie ce long texte écrit et réecrit depuis dix ans, terminé aujourd'hui, le 30 octobre 2026. 

A Vincent et à Philippina,  mes grands-parents paternels

A Michel et Josephine, mes grands-parents maternels 

A Joseph et Angèle, mon parrain et ma marraine 

A Félix et Jeannette mes parents chéris 

Et à tous les membres de ma famille qui ont écrit cette histoire avec moi. 


I LOVE YOU TO THE MOON AND BACK 






Mon frère et moi, amoureux de tout ce qui flotte sur la mer ⚓⚓⚓




       
 
Pépé AGIUS Vincent junior et moi sur la terrasse à La Goulette
      


Marseille ville d’accueil 💙🙏🏼💙


Telle est la vie des hommes, quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins

Marcel PAGNOL 📚


 

 
 

Commentaires

  1. Très très joli texte.

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  2. Anonyme21/9/20

    Ce texte,ainsi que les photos sont magnifiques, parce que l'écriture est sobre, fluide; le ton est juste et décrit avec force et émotion la source des sentiments; car la mémoire n'est pas seulement la tienne, mais celle qui a précédé ta naissance.
    Le monde change,c'est vrai, mais50ans ou 60ans après, nous assistons encore,à de terribles évènements:des enfants rejetés de leur pays en guerre et accueillis nulle part.
    Puisse ce beau texte partagé, faire réagir pour que le monde devienne meilleur!

    Evelyne

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    Réponses
    1. Un immense merci Evelyne
      Ton commentaire me touche au cœur ♡

      Ensemble nous rêvons toujours d’un monde meilleur
      Ce rêve m’a animée pendant mes 37 années à être maîtresse d’école

      Et je rêve encore

      Je t’embrasse

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    2. Chère Marie-Lise, je découvre ta vie en filigrane et en digital, avec toutes les possibilités que cet immense espace nous offre... Aurions-nous pu nous rencontrer en réel, au détour du vieux port ? Nul ne sait… Et voilà que se dessine peu à peu, par petites touches à peine intrusives, l'esquisse d'une femme dense d'une vie joliment contée et emplie d'une histoire familiale aux origines de cette méditerranée qui façonne si vaillamment ceux qui la sillonnent comme ceux qui la côtoient au quotidien. Je te devine, femme au sang mêlé d’odeurs de sel puisque la mer s’écoule en toi de façon naturelle et de soleil dont ton œil capte la course à l’infini… Je pense que le temps est venu pour toi de te lancer dans l’aventure livresque, tu as déjà un public conquis… Je t’embrasse

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  3. Anonyme3/9/23

    Bravo cousine.. Tes mots et la prentation de ta famille... De notre famille sont touchants... Que dieu les garde ❤️❤️❤️

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    1. Anonyme3/9/23

      Merci ma cousine ♡ On a une famille formidable!

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  4. Anonyme13/10/23

    Je suis captivé par votre récit. Il m atteint beaucoup car, je peux dire que c'est aussi mon récit moi la petite tunisienne de 5 ans a son arrivée a lyon. Maintenant a la retraite, je me pose des questions. Merci pour ce texte

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    1. Anonyme13/10/23

      Merci pour votre commentaire qui me touche beaucoup. Je me sens moins "seule" à avoir vécu cette expérience 🌷

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  5. Anonyme16/10/23

    J ai atteri sur votre histoire par la page siciliens de Tunisie et mon père est de la goulette ainsi que toute ma famille paternelle ils étaient tous pécheurs au lac depuis 5 générations alors votre histoire ma parle énormément j ai 55 ans aujourd'hui mon père est décédé il y a presque 2 ans et ma mère presque 4 ans et je suis nostalgique en vous lisant le cœur bouleversé Merci beaucoup

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    1. Anonyme16/10/23

      Moi aussi je suis émue en vous lisant, très émue. Merci de m’avoir lue.Tout ce que je sais de la Tunisie de nos parents c'est ce que mon père m’a raconté. Leur vie y était douce. Ils avaient peu mais ils étaient riches de ces échanges où le voisin, quelle que soit sa religion, était comme un membre de la famille. Grâce à mon blog je tisse aussi des liens. Comme ça l’histoire ne se termine pas...

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  6. Anonyme21/8/25

    Une vie chamboulée par les événements et réussie grâce à la volonté de toute la famille, un beau parcours Marie-Lise. Bises de la "petite bretonne".

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    1. Merci beaucoup! Avec un peu de recul je me dis que je suis une grande voyageuse! Je t'embrasse affectueusement ML

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